Le cadavre exquis boira le
vin nouveau
La gamine était adossée au
mur, depuis une demi-heure déjà. Je lui jetais de petits coups
d’œil de temps en temps, pour m’assurer que tout
allait bien, mais elle restait statique, telle une poupée de
porcelaine. La petite ressemblait effectivement à une de ces
aristocrates miniatures, que l’on offrait autrefois aux
fillettes de bonne famille, avec ses jolies joues rebondies, ses
anglaises blondes et ses immenses yeux bleus, innocents et déjà
mélancoliques. Je m’inquiétais pour la puce, dont personne ne
semblait se soucier, mis à part le quinquagénaire qui la reluquait
avec une honteuse persistance.
Je regardai tout autour de
moi, et ne vis aucune mère, aucun père. Seulement le vide et
l’indifférence. Les gens riaient aux tables, jouaient aux
cartes et buvaient des coups. Il me sembla que le monde entier
avait abandonné cette pauvre gosse, qui criait sa détresse de la
manière la plus insolite qui soit. Ne pouvant plus le supporter, je
m’avançai doucement vers elle. La petite était farouche, et
elle se recroquevilla sur elle-même lorsque je
m’approchai.
-
Bonjour, je m’appelle Lucie, dis-je avec toute
la bienveillance dont j’étais capable. Qu’est-ce que tu
fais ici, toute seule ? Ce n’est pas un endroit pour les
petites filles de ton âge.
Elle leva vers moi ses
yeux méfiants, et ne répondit rien. Je m’attendais à cette
réaction, aussi ne me surprit-elle pas.
-
Tu dois avoir faim, je suppose. Il est presque huit
heures. Si tu veux, je peux t’acheter un gâteau au
chocolat.
Les yeux si expressifs qui
me fixaient se mirent soudain à pétiller, mais elle conserva son
mutisme.
-
Regarde, je suis assise à la table,
là-bas. Si tu veux, on va attendre ensemble ta maman et ton
papa.
-
J’ai pas de papa.
Les yeux de la fillette
étaient devenus soudain très graves, et je fus désarçonnée.
Néanmoins, je lui tendis ma main, qu’elle prit, et nous
allâmes ensemble nous installer à la table que je lui avais
désignée.
Tandis qu’elle dévorait
avec appétit sa part de gâteau, je lui posai quelques questions,
tentant désespérément de savoir où avaient bien pu disparaître ses
parents. J’appris ainsi qu’elle s’appelait Jade,
qui était le prénom de sa grand-mère, que son frère était mort
quand elle avait quatre ans et que sa mère s’appelait
Hélène.
Je prenais beaucoup de
plaisir à discuter avec elle. Sa voix cristalline me relatait les
anecdotes de sa vie d’enfant avec enthousiasme et ses petites
quenottes blanches se dévoilaient un peu plus à chaque sourire
qu’elle m’adressait. Quand elle eût terminé sa deuxième
part de gâteau, je vis les yeux immenses couleur saphir lutter pour
rester ouverts. Des bâillements de plus en plus fréquents vinrent
ponctuer son récit, et elle s’endormit lorsque je la pris
dans mes bras. Je ne savais que faire, ni où la
coucher.
Je m’adressai au
patron du bar, qui ne sembla pas étonné de ma requête, et
m’indiqua nonchalamment une chambre au deuxième
étage.
J’allongeai
délicatement la petite fille endormie sur le lit et déposai un
baiser sur son front. Arrivée à la porte, je me tournais une
dernière fois vers elle et sortis à pas de loup de la
chambrette.
Une fois dans le couloir,
j’entendis des râles de plaisir simulé qui me parvenaient des
étages supérieurs. Génial, j’avais couché la gamine dans un
hôtel de passe.
Quand j’arrivai en
bas des escaliers, le patron, qui essuyait distraitement ses verres
avec
un torchon sale, me
dévisagea d’un air étrange qui mêlait pitié et suspicion. Je
m’installai au comptoir et commandai un café
serré.
-
Vous, vous êtes émue du sort de cette gosse, pas
vrai ? me demanda-t-il sans
préambule.
-
Ouais… répondis-je,
rêveuse.
Mon regard se perdit un
instant dans les profondeurs obsidienne du liquide brûlant qui
m’avait été servi. Les volutes de fumée qui s’en
dégageaient venaient me chatouiller le visage, faisant parvenir à
mes narines l’arôme fort et entêtant du café
noir.
Une petite fille du même
âge que Jade s’imposa brutalement à mon esprit. Une petite
fille qui, un soir, s’était égarée dans la grande cité
hostile. Une petite fille qui pleurait, qui appelait sa maman. Sa
voix fluette, amplifiée par l’énergie du désespoir,
s’enfonçait dans l’obscurité, et seul le silence
répondait à ses cris angoissés. Puis, au détour d’une ruelle
plongée dans le noir, elle entendit les soupirs de bonheur
d’une femme, et à nouveau ce silence, pesant,
cruel.
Comme dans un songe, la
petite fille s’avança dans le carré de nuit. Trois corps aux
visages blêmes et irréels semblaient flotter au-dessus du bitume.
Des cadavres de bouteilles les entouraient, et les morceaux de
verre, pareils aux yeux vitreux des trois malheureux, reflétaient
l’éclat sublime des étoiles. Une larme coula sur la joue
tendre de la fillette quand elle reconnut sa
mère.
Sa mère, qui lui avait
interdit de sortir de ce cabaret sordide. Sa mère, qui
l’avait élevée seule. Sa mère, qu’elle aimait tant.
L’accablement avait assailli la petite orpheline avec
violence. Les larmes qui s’écoulaient de ses yeux
d’enfant ne se tarissaient plus… Tant de
larmes…Et cette fumée nauséabonde, mêlant toutes les odeurs
les plus écœurantes , nuancée de douces saveurs âcres de
chanvre indien…
Le patron du bar vint
couper cours à mes pensées douloureuses et s’adressa à moi de
sa voix rauque de fumeur.
-
Vous savez, moi, je la connais bien, la petite
Jade… C’est une débrouillarde, cette môme. Elle est
pas bien grande, mais y’en a, là-dedans. Je peux même vous
dire que…
-
Où sont ses parents ? l’interrompis-je
d’une voix blanche.
A ces mots, son visage
devint soucieux et s’assombrit. Il conserva son mutisme un
certain temps, puis, sous mon regard insistant qui
s’intensifiait de minute en minute, il daigna
répondre.
-
On sait pas qui est son père. Même la mère, elle le
sait pas. Elle s’appelle Hélène. Elle avait pas dix-huit ans
quand sa fille est née. Vous…Enfin… J’aimerais
que vous la jugiez pas trop vite. Vous savez, elle a du mérite,
Hélène. Elle s’est battue comme une lionne à la naissance de
la petiote. Elle a pas été gâtée par la vie, c’est
tout.
« Ses parents sont
morts dans un accident de voiture quand elle était tout bébé. Elle
a été élevée par son oncle qui… Enfin, vous voyez. Elle est
partie de chez lui quand elle avait quinze ans. A cette époque,
elle avait pas que des bonnes fréquentations. Elle touchait à la
drogue et à tous ces machins-là. Un jour, comme elle pouvait plus
se payer ses doses, elle s’est mise à faire le trottoir. Je
me souviens de cette époque, elle venait souvent draguer ici. Elle
buvait un petit verre pour se donner du courage, et hop ! Elle
partait à la chasse aux puceaux, comme elle disait. Ah,
c’était une belle fille, ça oui ! Elle en faisait
tourner, des têtes !
« Et puis un jour,
elle s’est elle
s’est retrouvée avec un gosse sur les bras. Elle aurait voulu
avorter, mais c’était trop tard. Alors, elle a gardé le bébé.
Après sa naissance, elle a arrêté ses conneries un temps. Elle est
devenue serveuse ici. Mais une fille comme ça, vous savez…
Elle est tombée amoureuse d’un gars pas net. Il lui a fait faire des trucs
pas jolis-jolis. Mais, elle voulait pas, je vous jure. Elle venait
souvent se confier à moi. C’était une période très dure, où
elle se dégoûtait elle-même. Me demandez pas ce qu’elle a
fait, je sais pas. Elle voulait pas le dire. Et puis un jour, les flics ont
arrêté son mec.
« Maintenant, je
crois qu’elle a des problèmes avec des bandes rivales à celle
de son ex. Elle se confie plus à moi, elle vient juste
cacher sa fille ici. Je sais pas ce qui se passe, et ça
m’inquiète. Elle dit que sa fille et elle seraient en danger
si ils arrivaient à apprendre quelque chose.
Après ce récit, nous
conservâmes un long silence gardâmes le silence, jaugeant
l’autre du regard. Puis, gênée, je détournai les yeux. Je vis
un homme en blouson beige quitter précipitamment son siège, après
nous avoir jeté un coup d’œil discret. Je fronçai les
sourcils, et, après avoir demandé au vieux barman de veiller sur la
petite, je sortis à mon tour dans la nuit
noire.
Un soir, alors que je
revenais du travail, je m’arrêtai comme d’habitude
devant le kiosque à journaux pour avoir de la lecture dans le
métro. Quand je vis la page des faits divers, mon souffle se
coupa.
Une jeune femme assassinée chez elle à
l’arsenic
Avant-hier, un drame
terrible est survenu chez cette petite famille de province. Une
jeune femme, Hélène Taillandier, a été empoisonnée à son domicile
par une dose mortelle d’arsenic, versée dans son vin. Les
soupçons portent sur l’un de ses amis, qui lui avait apporté
la bouteille de Beaujolais nouveau. La jeune femme a succombé dans
la nuit qui a suivi l’absorption du produit. Les enquêteurs
ne savent rien du mobile qui a conduit à ce crime atroce, mais
continuent d’interroger les suspects. Hélène avait
vingt-trois ans, et laisse derrière elle une petite fille de six
ans.
Dès lors, je retournai
régulièrement au Dojo, dans l’espoir d’apercevoir la
gamine. Je ne revis plus
jamais la petite Jade.