Accueil Date de création : 28/08/09 Dernière mise à jour : 30/11/11 03:24 / 5 articles publiés

Bienvenue •·.·´¯`·.·•¯`·.,¸¸,.·´ ...  posté le dimanche 21 février 2010 01:21

 

 

 

     

 

      Holà, voyageurs égarés !

 

     Arrêtez-vous un instant et admirez la façade délabrée de ce vieux bar, qui contraste si joliment avec les constructions coquettes qui l’entourent. Voyez comme les fissures lézardent les murs et comme la  peinture s’en écaille. Mais passez outre vos premières impressions et poussez doucement la porte...

 

 

  

  

 

 Le Dojo des Câpres. Théâtre de médisances, de lâchetés, mais aussi d’art et d’amour… Dans un coin, l’estrade, le piano à queue. En face, bien en évidence, l’antique zinc derrière lequel Gino, le patron, est en train d’essuyer les verres.

  Vous êtes les premiers clients de la soirée. Asseyez-vous bien confortablement à la table de votre choix. Dans quelques instants, les autres vont arriver, et le spectacle de ce soir va commencer…

  

Alors, qu’est-ce qu’on vous sert ?  

     

 

 

 

 

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Un regard  posté le dimanche 21 février 2010 14:12

 

Un regard

 

 

 

Je suis assis dans un coin de la pièce. L’ambiance, sombre quelques instants auparavant, est devenue brusquement enjouée quand cette fille s’est assise à son piano. Je suis ses mains du regard, puis remonte lentement à son visage. Tout à l’heure, elle était si malhabile pour servir des bières à ses alcooliques de clients. Maintenant, elle s’impose au milieu de la salle exigüe, rayonnante de bonheur. Je contemple son front lisse, sa peau foncée, le pli de concentration entre ses sourcils. Je me laisse bercer par la voix sublime de cette déesse. Elle est magnifique.

   Le Dojo des Câpres. Peu de gens connaissent ce bar miteux, engoncé entre deux bâtiments immaculés. Moi-même, j’y étais entré par hasard, lors d’une après-midi pluvieuse de septembre. Dès lors, je n’avais plus quitté Gino et son zinc argenté. Ça fait vingt ans.

   J’en ai connu, des serveuses, pendant toutes ces années ! Elles travaillent au bar quelques temps et puis, un beau jour, Gino se lasse d’elles. Il les remplace alors par une beauté plus fraîche, plus provocante, plus séduisante. Mais cette jeune Sénégalaise n’est pas comme les autres. C’est peut-être dû à ce contraste entre sa timidité maladive et cette énergie qu’elle dégage quand elle chante.

   Je ferme les yeux, emporté par la musique, qui s’est faite douce et envoûtante. La voix chaude de la chanteuse envahit l’espace, s’infiltre dans chaque molécule d’air. Ça vous prend aux tripes, vous arrache les boyaux. Vous vous noyez dans les méandres de la mélodie, vous vous écorchez le cœur au contact du rythme lancinant.

   La salle est plongé dans un silence total. Les regards sont rivés sur l’artiste absorbée par sa musique.

   Moi, seul dans mon coin, je pleure. Je sens le flot incessant de larmes suivre la courbe de ma joue et se perdre quelque part dans le col de ma chemise.

   Je songe à toutes ces années perdues qui s’évaporent, tout comme ces gouttes qui perlent au coin de mes yeux. À toutes ces années sans elle.

   Je revois ma rencontre avec Sophie, à Touba. J’étais tout de suite tombé sous le charme de cette petite Française au sourire resplendissant. J’avais alors délaissé ma conquête de l’époque pour m’envoler à Paris dans les bras de ma jolie Sophie. Nous nous étions mariés, nous avions vécu une dizaine d’années ensemble, puis nous avions divorcé.

   Maintenant, je suis seul. Je lève les yeux vers la chanteuse, qui a terminé son concert. Le public est en délire, acclame la belle jeune femme qui salue timidement. Je me sens soudain empli d’une fierté sans pareille. Un sourire immense s’étale sur mon visage. Je me joins aux autres et applaudis à tout rompre. Elle tourne alors son visage vers moi, et nos regards se croisent l’espace d’un court instant…En un battement de cils, la foule se tait, le monde s’arrête…Il n’y a plus qu’elle et moi…Il faut que je lui dise…

   Et puis je baisse les yeux. Lâche, comme toujours. C’est ce qui a mis fin à mon histoire avec Sophie. C’est ce qui empêchera ma douce chanteuse de connaître la vérité…

   Plus honteux et apeuré que jamais, je ramasse fébrilement mon manteau et mon chapeau et sors dans l’air frais de la nuit.

   Lâche… À cause de moi, elle ne saura jamais… Elle ne saura jamais qu’elle est… ma fille…

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Elle s'appelait Sam  posté le mercredi 03 février 2010 22:38

 

Elle s’appelait Sam

 

   Accoudé au comptoir lustré, John balayait la salle du regard. Là-bas, dans un recoin obscur,  une jolie petite bimbo lui souriait niaisement. Elle semblait bien jeune pour ce genre d’endroit…. Il n’aimait pas ces filles aguicheuses et trop maquillées qui traînaient au Dojo des Câpres, le bar miteux où il venait régulièrement noyer son chagrin dans toutes sortes de boissons. Souvent, elles se faisaient offrir un verre, puis deux, puis trois, puis la soirée se terminait dans les chambres des étages supérieurs. Il secoua la tête pour chasser ces idées inopinées. Il commençait à se sentir joyeux, et commanda un quatrième whisky…Une voix sensuelle le tira de ses douces rêveries.

-         Je peux m’asseoir ?

   Il accorda un léger coup d’œil à la créature qui avait pris place à  côté de lui sans attendre de réponse.

-         Je m’appelle Sam. Enchantée.

-         John, répondit-il sans plus de manières.

   Il la détailla sans grand enthousiasme. La fille était grande, blonde, mignonne, banale. « Et en plus, elle s’appelle Samantha », songea John.

 Elle lui parla pendant une bonne partie de la soirée. Il ne l’écoutait pas vraiment, se contentant de hocher la tête de temps en temps, et de remplir inlassablement son verre qui se vidait à une vitesse alarmante.

    Puis, Sam, mue par une inspiration soudaine, prit la main de son compagnon de soirée, se fraya un chemin à travers le bar bondé et l’entraîna dans une chambre libre au premier étage. John, complètement saoul,  ne répondait plus de rien et n’opposa aucune résistance. Elle l’allongea sur le lit, retira sa chemise avec un empressement non dissimulé, ses yeux pétillèrent de malice…

   Une sonnerie stridente retentit. John ouvrit ses yeux embués de sommeil et la clarté de la pièce l’aveugla. Ne comprenant rien à se qui se passait, il sentit une masse quitter le lit et entendit une porte claquer.  Il avait la tête affreusement lourde, et ressentait comme des coups de marteau dans son crâne. Il essaya de se remémorer la soirée passée…

   Il  était rentré chez lui, comme tous les autres soirs, après une journée de cours éprouvante et un travail de serveur chez McDo’. Le voyant rouge de son téléphone fixe clignotait, indiquant un nouveau message. Fronçant les sourcils, il avait pressé le bouton et une voix  s’était élevée de l’appareil : «  Salut John, c’est Louis.Ca te dit qu’on se retrouve au Dojo ce soir ? J’ai envie de décompresser un peu, et je veux te parler d’un truc important. Rendez-vous à vingt heures à la table habituelle. »

  John était arrivé au rendez-vous avec une demi-heure de retard, à cause d’un bus récalcitrant, dont le système d’ouverture des portes était tombé en panne.  Il avait trouvé Louis en bonne compagnie, et celui-ci lui avait jeté un de ces regards redoutables dont il avait le secret. Ce genre de coups d’œil qui vous font instantanément comprendre qu vous n’avez pas intérêt à déranger. John s’était donc assis au bar, avait commandé plusieurs verres de whisky, et à partir de ce moment, ses souvenirs devenaient quelque peu confus. Il se rappelait néanmoins une fille qui était venue lui parler. Elle avait dit s’appeler Sam, ou Samantha, il ne savait plus. Ensuite, ils s’étaient retrouvés tous deux dans cette chambre, et elle lui avait retiré sa chemise avec des gestes vifs. Il avait une idée de ce qui s’était passé ensuite, mais il rien de très concret. Il gardait en mémoire quelques images très floues et assez irréelles, comme dans un rêve : Sam qui se mettait à califourchon sur lui, Sam qui lui caressait les parties intimes…

   Il se redressa brusquement dans le lit, totalement réveillé à présent. La place à côté de lui était vide, mais encore chaude. Dans un éclair de lucidité, il comprit la scène qui venait de se jouer. Il sauta rapidement du lit, fit un rapide tour de la pièce. Les affaires de la jeune femme avaient disparu. Parfait, une aventure sans lendemain, sans conséquences. Mais pourquoi avait-il si mal à l’idée de n’être qu’un homme de plus sur une longue liste ? Il soupira lourdement. Il s’apprêtait à sortir, quand un papier attira son attention. Il s’approcha de la table de chevet sur laquelle il était posé.

   Deux yeux gris soutinrent son regard. Un sourire moqueur accroché aux lèvres, son propre visage le fixait d’un air blasé. John fut abasourdi. Il regarda le ballet des lignes gracieuses qui s’entrecoupaient, s’entremêlaient en pas de deux. La mine de plomb avait tracé des arabesques argentées qui se confondaient avec le jeu charmant de clair-obscur, apportant leur éclat aux pommettes enfantines. Nulle trace de gomme ou d’hésitation, le dessin avait été réalisé d’un seul jet, d’une main ferme qui fascina l’amoureux transi.

  John resta plusieurs heures debout dans la chambre, examinant  ce prodige sans se lasser. Il imaginait les jolies mains caressant ce visage de papier, façonnant  ses reliefs, lui donnant peu à peu vie. Et puis, sans qu’il sache pourquoi, il lui fut insupportable de rester une minute de plus dans cette pièce, où il s’était partagé plus que du plaisir charnel, cette nuit-là. Et, tout en remontant la rue qui menait jusque chez lui, il retourna le papier et lut :

 

Merci

 

 Je veux te revoir

 

Salomé

 

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La belle Sénégalaise  posté le mercredi 03 février 2010 22:46

 

 La belle Sénégalaise

 

-         Hé, toi ! Arrête de rêvasser, bosse un peu ! Ca fait que trois jours que t’es là, mais t’es déjà un vrai boulet ! Allez, bouge-toi, si tu veux pas que j’ te vire.

   Mon patron, Monsieur Gino, me regardait avec agressivité. Mes joues s’empourprèrent et je m’empressai d’aller prendre la commande de deux hommes qui s’impatientaient à une table voisine, tentant tant bien que mal de chasser la fatigue qui m’accablait. Je ne me sentais pas à l’aise dans ce bar excentré, implanté dans un quartier mal fréquenté de la ville. Mais le patron avait la réputation d’être un fin connaisseur en matière d’art, et il n’était pas rare de croiser un riche chasseur de talent adossé au mur du fond. Cela donnait une clientèle singulière au café, qui mêlait les producteurs fortunés aux filles du trottoir.

    Plus tard dans la soirée, alors que je commençais à m’habituer peu à peu à mon nouveau travail, un événement vint troubler ma confiance naissante.

   Alors que je remplissais une tasse de café, une jeune femme que je ne remarquai pas alla se placer sur l’estrade qui faisait face au comptoir. Lorsque j’entendis les premières notes de la chanson, je renversai du liquide brûlant sur le comptoir et ma main droite, sous le rire indulgent d’une vieille dame. Me mordant l’intérieur de la bouche pour ne pas gémir de douleur, je m’empressai de trouver un torchon en farfouillant autour de moi. Tout en épongeant mes dégâts, j’écoutai attentivement la chanteuse, laissant sa chanson langoureuse m’imprégner.

   C’était la première fois de ma vie qu’une musique m’emportait vraiment. Pour moi, cet  art s’apparentait plus aux bruits de fond quotidiens, et je ne lui avais jamais prêté une très grande attention. Mais aujourd’hui…

   Je levai doucement les yeux vers la chanteuse et mon cœur s’arrêta de battre. Pendant une seconde, je fus sur le point de m’évanouir… Puis mes mains se mirent à trembler, mon pouls s’accéléra et je me sentis rougir. Je baissai vivement mon regard, fixant stupidement le torchon imbibé de café. J’étais incapable de comprendre ce qui se passait.

   Je ne décrochai pas un mot de toute la soirée, écoutant la belle chanteuse qui me calma peu à peu. Souvent, mon regard baladeur s’attardait sur elle et je ne pouvais m’empêcher de m’extasier devant sa beauté.

    Sa peau noire brillait sous l’unique projecteur du Dojo, et ses mains séduisantes chatouillaient lestement le clavier du piano, qui semblait presque  prendre du plaisir à exécuter les mélodies endiablées que la belle Sénégalaise l’invitait à jouer. Quand ses yeux vairons croisaient les miens, je rougissais bêtement. J’étais totalement sous son charme.

       Le lendemain soir,  je la guettai pendant un temps infini, et je la vis enfin passer devant moi, encore plus belle que la veille. Ce jour-là, elle portait une robe courte qui dévoilait ses jambes magnifiques et excitantes. L’euphorie teinta mes joues d’un rose soutenu et je demandai d’un ton un peu trop joyeux ce que ma cliente, une mamie bienveillante, désirait boire.

-         Vous, vous avez un coup de foudre, me répondit-elle, ignorant totalement ma question.

   Sous le coup de la surprise, je ne sus que répondre. Heureusement, la vieille dame ne m’en laissa pas le temps.

-         J’étais assise à cette table hier, m’expliqua-t-elle en désignant d’un signe de tête un recoin du bar. J’ai tout vu. A votre place, moi, je foncerais. Un peu d’amour, dans ce monde, ça fait réchauffe les cœurs.

-         Je ne l’aime pas ! m’exclamai-je un peu trop bruyamment. Je  ne la connais même pas !

-         Bien sûr que si, vous l’aimez. Vous avez juste peur du jugement des autres.

  Cette phrase me plongea dans une grande mélancolie. Je tournai les talons, sans même avoir pris la commande de la vieille femme.

   L’air frais de la nuit me fouetta le visage et je quémandai une cigarette autour de moi. La grand-mère avait raison, les autres me faisaient peur. Ma belle Sénégalaise, dont j’ignorais tout, jusqu’au prénom, me faisait peur.

   M’apprêtant à retourner derrière mon comptoir, je me heurtais à quelqu’un. Mon cœur fit un bon dans ma poitrine quand je vis deux superbes jambes dont la peau était noire. Je levai mes yeux effarouchés et restai sans voix. Elle était encore plus belle de près.

   -   Alors, tu bouges, oui ? Je peux pas sortir, à cause de toi.

  L’entendre ainsi s’adresser à moi me fit l’effet d’une douche froide. Je m’écartai brusquement, libérant le passage pour cette déesse de la nuit. Elle s’en allait, et cette fatalité me frappa avec une force terrible. Il fallait que je la rattrape, il le fallait absolument ! Mon cerveau embrumé ordonna à mes jambes de courir . Mais une voix acariâtre m’empêcha de m’échapper.

-         Camille ! Qu’est-ce que tu fiches ? Ca fait un quart d’heure que je te cherche partout ! T’as oublié que t’étais là pour bosser ? T’as intérêt à te remettre au boulot très vite, parce que tu risques de …

Je n’entendis jamais la fin de la phrase de Monsieur Gino, ni celles qu’il prononça après. Je peux simplement dire avec certitude que quelques minutes plus tard, il avait disparu.

   Elle revenait vers moi ! Elle revenait au bras d’un homme âgé qu’elle regardait avec le plus grand respect. Elle passa devant moi et me glissa quelque chose dans la main…

   Deux semaines  plus tard, c’est le cœur léger que je pénétrai au Dojo des Câpres. Monsieur Gino, évidemment, en avait eu assez de moi, et avait dit en me remerciant qu’il était bien content de ne plus jamais me revoir. J’affichai un petit sourire satisfait devant sa mine défaite quand il me regarda traverser le bar, à la recherche de ma copine.

   Elle était sublime, comme d’habitude. Assise à son piano, elle chantait une chanson d’amour avec délicatesse, les yeux fermés. Quand elle les ouvrit, son regard croisa le mien et elle me sourit. A cet instant précis, il n’y eut pas de femme plus heureuse que moi dans l’univers.

 

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Le cadavre exquis boira le vin nouveau  posté le mercredi 03 février 2010 22:58

 

 

Le cadavre exquis boira le vin nouveau

 

   La gamine était adossée au mur, depuis une demi-heure déjà. Je lui jetais de petits coups d’œil de temps en temps, pour m’assurer que tout allait bien, mais elle restait statique, telle une poupée de porcelaine. La petite ressemblait effectivement à l'une de ces aristocrates miniatures, que l’on offrait autrefois aux fillettes de bonne famille, avec ses jolies joues rebondies, ses anglaises blondes et ses immenses yeux bleus, innocents et déjà mélancoliques. Je m’inquiétais pour la puce, dont personne ne semblait se soucier, mis à part le quinquagénaire qui la reluquait avec une honteuse persistance.

   Je regardai tout autour de moi, et ne vis aucune mère, aucun père. Seulement le vide et l’indifférence. Les gens riaient aux tables, jouaient aux cartes et buvaient des coups. Il me sembla que le monde entier avait abandonné cette pauvre gosse, qui criait sa détresse de la manière la plus insolite qui soit. Ne pouvant plus le supporter, je m’avançai doucement vers elle. La petite était farouche, et elle se recroquevilla sur elle-même lorsque je m’approchai.

-         Bonjour, je m’appelle Lucie, dis-je avec toute la bienveillance dont j’étais capable. Qu’est-ce que tu fais ici, toute seule ? Ce n’est pas un endroit pour les petites filles de ton âge.

   Elle leva vers moi ses yeux méfiants, et ne répondit rien. Je m’attendais à cette réaction, aussi ne me surprit-elle pas.

-         Tu dois avoir faim, je suppose. Il est presque huit heures. Si tu veux, je peux t’acheter un gâteau au chocolat.

   Les yeux si expressifs qui me fixaient se mirent soudain à pétiller, mais elle conserva son mutisme.

-         Regarde,  je suis assise à la table, là-bas. Si tu veux, on va attendre ensemble ta maman et ton papa.

-         J’ai pas de papa.

   Les yeux de la fillette étaient devenus soudain très graves, et je fus désarçonnée. Néanmoins, je lui tendis ma main, qu’elle prit, et nous allâmes ensemble nous installer à la table que je lui avais désignée.

  Tandis qu’elle dévorait avec appétit sa part de gâteau, je lui posai quelques questions, tentant désespérément de savoir où avaient bien pu disparaître ses parents. J’appris ainsi qu’elle s’appelait Jade, qui était le prénom de sa grand-mère, que son frère était mort quand elle avait quatre ans et que sa mère s’appelait Hélène.

   Je prenais beaucoup de plaisir à discuter avec elle. Sa voix cristalline me relatait les anecdotes de sa vie d’enfant avec enthousiasme et ses petites quenottes blanches se dévoilaient un peu plus à chaque sourire qu’elle m’adressait. Quand elle eût terminé sa deuxième part de gâteau, je vis les yeux immenses couleur saphir lutter pour rester ouverts. Des bâillements de plus en plus fréquents vinrent ponctuer son récit, et elle s’endormit lorsque je la pris dans mes bras. Je ne savais que faire, ni où la coucher.

   Je m’adressai au patron du bar, qui ne sembla pas étonné de ma requête, et m’indiqua nonchalamment une chambre au deuxième étage.

   J’allongeai délicatement la petite fille endormie sur le lit et déposai un baiser sur son front. Arrivée à la porte, je me tournais une dernière fois vers elle et sortis à pas de loup de la chambrette.

   Une fois dans le couloir, j’entendis des râles de plaisir simulé qui me parvenaient des étages supérieurs. Génial, j’avais couché la gamine dans un hôtel de passe.

   Quand j’arrivai en bas des escaliers, le patron, qui essuyait distraitement ses verres avec un torchon sale, me dévisagea d’un air étrange qui mêlait pitié et suspicion. Je m’installai au comptoir et commandai un café serré.

-         Vous, vous êtes émue du sort de cette gosse, pas vrai ? me demanda-t-il sans préambule.

-         Ouais… répondis-je, rêveuse.

   Mon regard se perdit un instant dans les profondeurs obsidienne du  liquide brûlant qui m’avait été servi. Les volutes de fumée qui s’en dégageaient venaient me chatouiller le visage, faisant parvenir à mes narines l’arôme fort et entêtant du café noir.

   Une petite fille du même âge que Jade s’imposa brutalement à mon esprit. Une petite fille qui, un soir, s’était égarée dans la grande cité hostile. Une petite fille qui pleurait, qui appelait sa maman. Sa voix fluette, amplifiée par l’énergie du désespoir, s’enfonçait dans l’obscurité, et seul le silence répondait à ses cris angoissés. Puis, au détour d’une ruelle plongée dans le noir, elle entendit les soupirs de bonheur d’une femme, et à nouveau ce silence, pesant, cruel.

   Comme dans un songe, la petite fille s’avança dans le carré de nuit. Trois corps aux visages blêmes et irréels semblaient flotter au-dessus du bitume. Des cadavres de bouteilles les entouraient, et les morceaux de verre, pareils aux yeux vitreux des trois malheureux, reflétaient l’éclat sublime des étoiles. Une larme coula sur la joue tendre de la fillette quand elle reconnut sa mère.

   Sa mère, qui lui avait interdit de sortir de ce cabaret sordide. Sa mère, qui l’avait élevée seule. Sa mère, qu’elle aimait tant. L’accablement avait assailli la petite orpheline avec violence. Les larmes qui s’écoulaient de ses yeux d’enfant ne se tarissaient plus… Tant de larmes…Et cette fumée nauséabonde, mêlant toutes les odeurs les plus écœurantes , nuancée de douces saveurs âcres de chanvre indien…

   Le patron du bar vint couper cours à mes pensées douloureuses et s’adressa à moi de sa voix rauque de fumeur.

-         Vous savez, moi, je la connais bien, la petite Jade… C’est une débrouillarde, cette môme. Elle est pas bien grande, mais y’en a, là-dedans. Je peux même vous dire que…

-         Où sont ses parents ? l’interrompis-je d’une voix blanche.

   A ces mots, son visage devint soucieux et s’assombrit. Il conserva son mutisme un certain temps, puis, sous mon regard insistant qui s’intensifiait de minute en minute, il daigna répondre.

-         On sait pas qui est son père. Même la mère, elle le sait pas. Elle s’appelle Hélène. Elle avait pas dix-huit ans quand sa fille est née. Vous…Enfin… J’aimerais que vous la jugiez pas trop vite. Vous savez, elle a du mérite, Hélène. Elle s’est battue comme une lionne à la naissance de la petiote. Elle a pas été gâtée par la vie, c’est tout.

   «  Ses parents sont morts dans un accident de voiture quand elle était tout bébé. Elle a été élevée par son oncle qui… Enfin, vous voyez. Elle est partie de chez lui quand elle avait quinze ans. A cette époque, elle avait pas que des bonnes fréquentations. Elle touchait à la drogue et à tous ces machins-là. Un jour, comme elle pouvait plus se payer ses doses, elle s’est mise à faire le trottoir. Je me souviens de cette époque, elle venait souvent draguer ici. Elle buvait un petit verre pour se donner du courage, et hop ! Elle partait à la chasse aux puceaux, comme elle disait. Ah, c’était une belle fille, ça oui ! Elle en faisait tourner, des têtes !

   «  Et puis un jour, elle s’est  elle s’est retrouvée avec un gosse sur les bras. Elle aurait voulu avorter, mais c’était trop tard. Alors, elle a gardé le bébé. Après sa naissance, elle a arrêté ses conneries un temps. Elle est devenue serveuse ici. Mais une fille comme ça, vous savez… Elle est tombée amoureuse d’un gars pas net.  Il lui a fait faire des trucs pas jolis-jolis. Mais, elle voulait pas, je vous jure. Elle venait souvent se confier à moi. C’était une période très dure, où elle se dégoûtait elle-même. Me demandez pas ce qu’elle a fait, je sais pas. Elle voulait pas le dire.  Et puis un jour, les flics ont arrêté son mec.

   «  Maintenant, je crois qu’elle a des problèmes avec des bandes rivales à celle de son ex. Elle se confie plus à moi, elle vient juste cacher sa fille ici. Je sais pas ce qui se passe, et ça m’inquiète. Elle dit que sa fille et elle seraient en danger si ils arrivaient à apprendre quelque chose.

   Après ce récit, nous conservâmes un long silence gardâmes le silence, jaugeant l’autre du regard. Puis, gênée, je détournai les yeux. Je vis un homme en blouson beige quitter précipitamment son siège, après nous avoir jeté un coup d’œil discret. Je fronçai les sourcils, et, après avoir demandé au vieux barman de veiller sur la petite, je sortis à mon tour dans la nuit noire.

    Un soir, alors que je revenais du travail, je m’arrêtai comme d’habitude devant le kiosque à journaux pour avoir de la lecture dans le métro. Quand je vis la page des faits divers, j'eu le souffle coupé.

 

 

Une jeune femme assassinée chez elle à l’arsenic

 

   Avant-hier, un drame terrible est survenu chez cette petite famille de province. Une jeune femme, Hélène Taillandier, a été empoisonnée à son domicile par une dose mortelle d’arsenic, versée dans son vin. Les soupçons portent sur l’un de ses amis, qui lui avait apporté la bouteille de Beaujolais nouveau. La jeune femme a succombé dans la nuit qui a suivi l’absorption du produit. Les enquêteurs ne savent rien du mobile qui a conduit à ce crime atroce, mais continuent d’interroger les suspects. Hélène avait vingt-trois ans, et laisse derrière elle une petite fille de six ans.

 

   Dès lors, je retournai régulièrement au Dojo, dans l’espoir d’apercevoir la gamine. Je ne revis plus jamais la petite Jade.

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